PROFESSIONNALISATION DES MURGAS: EVOLUTION ET ACTUALITE D’UNE INDUSTRIE EN PLEIN EPANOUISSEMENT

Lucía MASCI

CEMTI (Centre d’Etudes sur les Médias, les Technologies et l’Internationalisation) Ecole Doctorale de Sciences Sociales Paris 8 Université - Vincennes St. Denis (thèse en cours de dévéloppement)

 

La période actuelle s’avère de transition pour les murgas. L’arrivée de la gauche au pouvoir (2004), a coïncidé avec celle de la transmission télévisée des spectacles du carnaval en direct (à partir de 2004) et d’autres facteurs qui ont accéléré la «professionnalisation» du genre. On assiste aujourd’hui aux difficultés du nouveau rôle des murgas face à sa vocation critique, à sa fonction de contre-poids. Différentes logiques socio-économiques en mutation contraignant l’évolution du genre, qui est marqué par la marchandisation des spectacles, la commercialisation des droits des transmissions télévisées, le financement public, etc.

 

Après la période de la dictature (résistance, besoin de (ré) construction du pays), et celle des gouvernements de la droite (l’émergence de l’alternative de la gauche face à la droite), les murgas pratiquent aujourd’hui une «critique constructive» dont le discours de la troupe et celui du gouvernement se confondent dans le champ idéologique. C’est aussi dans cette période que s’accentue le processus de «professionnalisation» du genre, comme conséquence des différentes facteurs (politiques, culturels, commerciaux) qu’atteignent cette pratique artistique populaire, une pratique qui était communautaire, et que maintenant s’inscrit dans des nouvelles logiques qui répondent à son industrialisation / massification. Cela exige une transformation du genre tant au niveau des logiques qui gouvernent la production des spectacles comme au niveau esthétique, ce que modifie aussi le rôle que la pratique jouait jusqu’au présent dans la société uruguayenne.

 

Ainsi, tant l’arrivée de la gauche au pouvoir, comme les aspects liés à la distribution des murgas (télédiffusion du carnaval -droits de diffusion, croissante médiatisation du genre-, enregistrement de CDs -par exemple à travers de Montevideo Music Group, maison de disques dédiée en presque sa totalité au genre-, livres, DVDs, websites, merchandising, etc.), ou les tournées à l’étranger -et la conséquente « neutralisation » des spectacles avec des contenus qui deviennent moins focalisés sur l’actualité locale-, sont des facteurs importants dans la transformation de cette pratique artistique.

Quant aux éléments régulateurs du carnaval (et qui le financent), les organisateurs sont : la Mairie (Intendencia Municipal de Montevideo) et DAECPU (DirectoresAsociados de EspectáculosCarnavalescosPopularesdel Uruguay). Mais il existentaussi les commanditaires (sponsors) de chaque troupe, les administrateurs des tablados, et les médias.

Une caractéristique intéressante des murgas est qu’elles constituent la critique «ritualisée», la critique «institutionalisée», c'est-à-dire, la critique qui a sa place bien délimité dans l’espace et le temps du carnaval. Or, le processus de professionnalisation mène à la murga à échapper de l'espace/temps qui l’était attribué et à occuper d’autres espaces en tant que spectacle théâtrale ou musicale. Ces spectacles sont hautement médiatisés, et ils se déroulent tant à l’intérieur du pays comme à l’exterieur, et cela pendant toute l’année.

Un autre aspect pas négligeable non plus est la «vedettisation» dont certaines figures des murgas font l’objet. Un processus qui est de nos jours en train de se cristalliser dans un nouveau genre issu des murgas: la «MPU» (musique populaire uruguayenne), qui a déjà sa propre maison de disques: Montevideo Music Group (MMG). Dans ce «mouvement» de musique issue des murgas, on trouve des chanteurs qui, écartés et « dépouillés » de la troupe, chantent en soliste ou en petits groupes, en faisant «murga-chanson».

Quant à la transmission télévisée du carnaval, cela à bouleversé l’evénement. Il est important de savoir que la négotiation des droits de transmission du carnaval entre Tenfield et DAECPU à fini aux Tribunaux, et que c’est finalement la Télévision Nationale (TNU) qui transmette gratuitement la fête depuis février 2010. (La question des droits de la propriété intellectuelle (DPI) est centrale, pas seulement pour la télédiffusion des murgas mais aussi pour faire des cd ou des dvd. Pensez bien à étudier le processus par lequel on va appliquer des DPI alors qu’ils ne s’appliquant sans doute pas avant. Et pensez bien aussi à étudier les difficultés rencontrées dans ce processus notamment d’éventuelles résistances face à l’application des DPI. En effet, les DPI sont la clef de l’appropriation privée d’un ancien bien collectif qui appartenait à personne et donc à tout le monde. )Le rôle de la transmission télévisée est aussi décisif pour l’évolution esthétique du genre (par exemple : les effets spéciaux, la sonorisation et les aspects techniques en générale, prennent une place de plus en plus important dans la préparation du spectacle).

 

L’approche

 

Je vais travailler sur la notion de marchandisation, mais aussi de labelisation et de star-systematisation des murgas dans ce processus traversé par des facteurs politiques, économiques, médiatiques et socio-historiques.

 

Ainsi, les contraints de la marchandisation, de l’internationalisation et de la nouvelle place dans la sphère officielle favorisent la naissance des nouvelles formes d’interaction avec le public, ainsi qu’un changement dans les contenus et l’esthétique des spectacles.

 

Concernant la rélation qui m’intéresse entre l’art populaire et le pouvoir, je vais travailler avec la notion foucaldienne de «discours de vérité», et étudier le « discours de vérité des murgas » en tant que discours qui ne cesse pas de se modifier selon les différents rapports entre cette pratique que mélange confrontation (critique et mise en question des discours politiques, comerciaux, médiatiques) et consensus (rénforcement de la cohésion sociale et du système), et le pouvoir (politique/économique/médiatique).

 

Il est intéressant de signaler le passage d’une logique politique à une logique économique marchande, concomitante à l’arrivée de la gauche. C’est intéressant politiquement mais aussi du point de vue des politiques publiques, alors que celles-ci sont supposées palier les difficultés des activités culturelles à s’insérer dans la vie marchande, on comprend qu’au contraire elles facilitent l’insertion dans la marchandisation, du moins à moyen terme.

 

On comprend que la notion de critique change de nature. Il ne s’agit plus d’une critique radicale du système politique, mais de tentatives de commenter et d’influer dans la vie politique dont finalement les murgas et leurs protagonistes (les professionnels des murgas) sont devenues des acteurs (de la vie politique). Ils ne sont plus hors du champ de la vie politique.


Parallèlement, esthétique et économie des murgas évoluent de concert (ensemble, l’un par rapport à l’autre). D’une logique festive et de spectacle vivant on passe à des productions destinées à s’intégrer dans les industries culturelles et pour lesquelles les droits de la propriété intellectuelle vont s’appliquer. La starification est l’une des autres clés de changement.